Quelle soutenabilité pour l’économie tchadienne? Le rôle de la croissance inclusive dans la stratégie de développement

Michel ABDELOUHAB, Professeur au Lycée Francais de N'Djemana
Michel ABDELOUHAB, Professeur d’économie au Lycée Francais de N’Djamena

Le Tchad reste de nos jours l’un des pays les plus pauvres du monde. Les indicateurs en termes de PIB par habitant, d’IDH ou d’espérance de vie en témoignent : le taux de pauvreté atteint 57% de la population, l’Indice de Développement Humain (IDH) est de 0,38 point, soit 0,10 point de moins que la moyenne du continent, et l’espérance de vie n’est que de 50 ans. Cette triste réalité signifie que la plupart des besoins des citoyens reste insatisfait, ce qui signifie d’un point de vue microéconomique, que la plupart des marchés sont vierges : cette réalité est une opportunité de croissance sans précèdent. Pour rendre ces marchés solvables une classe moyenne doit émerger.

Force est de constater que le Tchad et son gouvernement mettent l’accent, en matière de politique économique, sur l’émergence à l’horizon 2030.

Le développement des infrastructures sociales telles que les écoles, les universités et les hôpitaux témoigne de cette volonté politique et reste un pré requis essentiel au développement économique. Il n’en reste pas moins que la population dans son quasi ensemble ne bénéficie pas, ou très peu, de la croissance économique estimée, pour 2015, à environ 7,6% selon le FMI (Perspectives économiques régionales, 2015), soit l’un des taux les plus importants du continent avec le Nigeria.

Cette croissance, essentiellement tirée par les revenus pétroliers, et donc d’une économie trop rentière, la rend trop dépendante des fluctuations du prix du baril de pétrole. La décomposition de la croissance du PIB de 2015 illustre à juste titre l’importance de la contribution du secteur pétrolier à la richesse nationale. En effet, la croissance du PIB réel incluant le secteur pétrolier se situerait à 43,4%, alors que la croissance du secteur hors pétrolier est projetée à 2,1%. Il est donc nécessaire de diversifier l’économie tchadienne.

Cette diversification de l’économie peut être vue par le prisme de la vision organique de l’économie. Une meilleure redistribution de la richesse devrait permettre de mettre en partie en place les conditions d’une croissance endogène, préalable au décollage économique. C’est une condition nécessaire pour sortir les nombreux tchadiens qui vivent dans la grande pauvreté, caractérisée par leur grande vulnérabilité, faible résilience, grande précarité et forte incertitude.

La problématique est la suivante : comment faire émerger une classe moyenne au Tchad, moteur de la croissance économique par sa consommation ? Rappelons que la consommation des ménages est une variable essentielle de la demande globale.. En France, 60% de la croissance économique s’explique par cette consommation des ménages. Pour ce faire un ensemble de mesure en termes de politique économique doit être mise en place.

Une politique keynésienne de distribution de revenus doit être mise en place pour stimuler la consommation des ménages

La mise en place d’une politique keynésienne de distribution de revenus de transfert à destination de ces ménages permettrait, du fait d’un multiplicateur budgétaire maximum (la propension à consommer le revenu est proche de 100%), de développer la consommation, et donc, toute chose égale par ailleurs de stimuler soit les importations, ce qui est une mauvaise chose, soit la production, et donc l’emploi.

Le développement d’un tissu de PME/PMI

Pour éviter la hausse des importations de produits de base, et donc un déficit de balance commerciale préjudiciable aux équilibres macroéconomiques, une politique de création et de développement d’entreprises ainsi que d’attraction du secteur informel vers le formel doit être mise en œuvre de façon simultanée, avec cette politique de redistribution de revenus.

Notons que le développement d’entreprises et d’attraction de l’informel vers le formel est vertueux pour les finances publiques : hausse de la TVA collectée via l’élargissement de l’assiette fiscale, de l’IRPP et de l’impôt sur les bénéfices. Les ressources fiscales permettront au budget d’être moins dépendantes des cours du pétrole, c’est-à-dire qu’elles desserrent l’étau de la spécialisation pétrolière en diversifiant les secteurs d’activités.

Il est donc nécessaire de mettre en place un environnement favorable à la création et à la formalisation d’entreprises en proposant une fiscalité accommodante pour ces nouvelles structures, ainsi qu’un financement bonifié pour l’investissement.

A cet égard, les ateliers de l’entreprenariat, mis en place à Lift en mars dernier, et les conventions à venir entre l’Agence Nationale pour l’Investissement et l’Exportation (ANIE), le Fonds National d’Appui à la Jeunesse (FONAJ) et l’Institut Français Tchad (IFT) sont encourageants. Quant à l’enclenchement d’un processus de croissance endogène, sous tendue par une vision organique de l’économie : c’est l’emploi qui crée de l’emploi, le revenu qui crée du revenu.

Toute politique de développement nécessite l’existence de grands groupes, leaders de leur secteur

D’un point de vue plus global, le Tchad exporte essentiellement des produits bruts : pétrole, gomme arabique, bétail sur pied etc.

Or, l’exportation de produits bruts induit l’importation de chômage. En effet, l’essentiel de la chaine de valeur et de la montée en gamme du produit s’élabore à l’étranger. Ce qui signifie que la création de valeur ajoutée se réalise à l’extérieur du pays, pénalisant de fait la croissance économique tchadienne et donc l’emploi mais aussi les finances publiques.

L’investissement direct de Firmes Multi Nationales (FMN), leader dans le secteur agro alimentaire ou d’investisseurs locaux, accompagnés par l’Etat, pourrait impulser la création de richesse tant nécessaire à la création d’emplois dans ces secteurs n’exportant que des produits bruts.

Une stratégie d’industrie industrialisante ou encore introvertie, pourrait ainsi voir le jour ; le développement de ces groupes entrainant une augmentation de l’activité des PME qui graviterait et qui jouerait un rôle de sous traitant. L’articulation grands groupes/PMI-PME est un réel facteur d’industrialisation, à condition que la productivité, facteur de compétitivité, soit au rendez-vous. La formation, l’innovation et la veille technologique doivent être intégrée dans cette stratégie. En effet, ces FMN pourraient jouer un rôle de transfert de savoirs, savoirs faire et de technologies, rendant ainsi le travail plus qualifié, effectué par des salariés mieux formés : la formation continue ne doit pas être le monopole d’Etat.

L’approvisionnement en énergie doit aussi être sécurisé

D’après ECOSIT 3, la proportion des tchadiens qui ont accès à l’électricité comme source d’éclairage est de 1,2% en 2011. En plus, les coupures et délestages coutent 2 points de croissance par an. Le développement de l’énergie solaire, ressource abondante gratuite, génératrice de revenus, de compétitivité pour les entreprises et d’emplois. Bien que des efforts aient été enregistrés ce dernier temps avec la construction de la nouvelle centrale électrique, le Tchad a toujours du chemin à faire sur le plan énergétique.

Quelques leçons à tirer de la structure de l’économie tchadienne aux fins d’assurer la soutenabilité de cette économie.

Les nouvelles ressources fiscales générées par le surplus de croissance pourront financer les mesures mises en place ex ante.

Une politique keynésienne de distribution de revenus doit être mise en place pour stimuler la consommation des ménages. La mise en place d’un environnement fiscal, juridique et financier doit être effectuée de façon à favoriser la création entreprises, la captation de l’informel vers le formel ainsi que l’attraction des IDE.

L’Etat se doit donc d’impulser un certain nombre de réformes en plus de celles déjà consenties en termes d’infrastructure, d’éducation et de santé. Il est possible de stimuler la croissance et l’investissement par cette dynamique inclusive. Se pose alors le problème du financement de cette politique. La rente pétrolière, la réforme fiscale en profondeur et la lutte contre la corruption devraient dégager un volume de ressources importantes. Pour le reste, seule la volonté politique permettra cette dynamique inclusive appelée aussi péjorativement croissance pro-pauvre. Arguons que cette stratégie de développement soit retenue.

Michel ABDELOUHAB

A propos de l’auteur.

3 Commentaires

  1. A la lecture de l’analyse de Mr Michel ABDELOUHAB, j’apprécie bien le contexte qui présente la nécessité impérieuse de se pencher sur les maux dont souffre l’économie tchadienne à travers les indicateurs socioéconomique dégradants.
    Cependant, un certain nombre de remarques et questions éveillent toute ma curiosité.
    En termes de remarques, force est de constater que les données statistiques utilisées par l’auteur ne sont pas référencées, ce qui fait douter de la véracité de son argumentaire et le caractère scientifique de son analyse.
    En ce qui concerne la réponse à la problématique posée par l’auteur, je suis dans une position contradictoire pour la mise en œuvre de la politique proposée, en l’occurrence la politique keynésienne de distribution de revenus. Pour émerger avec une croissance inclusive, il est inconcevable à mon sens de légitimer une telle politique dans un contexte comme celui du Tchad. La politique keynésienne de distribution de revenus est recommandée pour des pays ayant des paramètres structurels proches de l’état stationnaire (pays développés en general). L’Etat augmente les allocations sociales, crée des grands travaux pour lutter contre le chômage afin de baisser les tensions sociales (une manière de payer la paix sociale). Il faut dans ce cas relancer l’économie par la consommation via la demande globale c’est-à-dire par les dépenses. Cette politique a des conséquences inflationnistes mais ça pourrait être le prix à payer pour avoir la croissance (on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs).
    La recherche de multiplicateur budgétaire maximum voudrait dire que la propension à consommer le revenu tend vers 100% par contre, la propension à épargner le revenu tend vers 0% et c’est ça le problème. Comment peut-on avoir une croissance inclusive lorsque la part à épargner du revenu tend vers 0% ? Par quel circuit les PME/PMI pourraient-elles se financer ? Par quel mécanisme les établissements de crédit peuvent-ils financer l’économie ?
    En général, c’est le secteur privé qui crée de valeurs ajoutées. L’Etat offre des biens et services non marchands et assume sa fonction régalienne.
    Pour une stratégie de financement dans une dynamique de croissance inclusive, je plaide pour un système financier décentralisé harmonisé qui permet aux basse et moyenne classes sociales (évincées souvent des services bancaire de base) de recourir facilement aux financements (des microcrédits pour des microprojets). Au cas contraire légitimer des reformes bancaires pour un système de crédit plus souple

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