Téléphonie mobile et développement : les mécanismes sous-jacents

Source : ICT4AG

Grâce à la diffusion des technologies sans fil, la libéralisation des marchés des télécommunications et l’adaptation des offres de services des opérateurs téléphoniques aux besoins des populations locales, l’accès aux services de téléphonie mobile a connu un développement considérable dans les pays en développement. D’après le journal The Economist (2009), aucune technologie ne s’est jamais diffusée aussi rapidement dans le monde.

Source : ICT4AG

En Afrique Saharienne, on estime à 433 millions le nombre d’usagers de téléphones mobiles, soit un taux de pénétration de 68% dont 58% pour l’Afrique au Sud du Sahara (ASS) et 100% pour l’Afrique du nord en 2011. En termes de comparaison, l’Afrique a dépassé l’Amérique latine et est devenue le plus important marché pour le mobile dans le monde après l’Asie en 2011 (Chéneau-Loquay, 2012).

De nombreuses études empiriques ont montré que l’expansion de cette technologie est associée à une forte croissance économique dans les pays en développement (Jalava et Pohjola, 2002 ; Jorgenson et al., 2005 ; Waverman et al., 2005 ; Qiang, 2009). Bien que l’évidence empirique ait été testée à travers de données de diverses natures, il n’en demeure pas moins que les mécanismes sous-jacents restent moins évidents. En effet, plusieurs innovations sont adossées à la téléphonie mobile. Ainsi, ce secteur est progressivement intégré aux activités quotidiennes et à la vie des individus et des ménages. Les secteurs clés dans lesquels la téléphonie mobile est susceptible d’avoir une forte potentialité de croissance dans les pays en développement sont la finance, l’agriculture, l’emploi et les finances publiques. Cette liste est non exhaustive car des applications concernant divers secteurs (éducation, santé, transport, commerce…) sont en expansion dans de nombreux PED (GSMA, 2015). Cela pourrait se faire à travers l’inclusion financière, l’amélioration du fonctionnement des marchés, la réduction des coûts de transaction et l’augmentation de la productivité. Tous concourent à la croissance inclusive compte tenu de la nature de la croissance que l’industrie du mobile génère, suggérant une prise en compte de cette technologie dans les politiques économiques.

Téléphonie mobile et inclusion financière

L’inclusion financière joue un rôle primordial dans la réduction de l’extrême pauvreté, la stimulation de la prospérité partagée et le soutien d’un développement inclusif et durable (Banque mondiale, 2014). Malgré l’importance avérée du développement financier, une proportion non négligeable de personnes dans les PED est exclue du système financier formel. Sans un système financier inclusif, les pauvres doivent compter sur leurs propres épargnes limitées pour investir dans leur éducation. Ils seront obligés d’autofinancer leur investissement, ce qui réduit sans nul doute le volume des investissements. De ce fait, ils sont évincés des opportunités prometteuses d’investissements. Cela peut contribuer à l’inégalité des revenus, une faible croissance économique non inclusive et à terme à perpétuer la transmission intergénérationnelle de la pauvreté. La téléphonie mobile vient répondre à l’exclusion financière des millions de personnes en raison de l’inadéquation des offres du système financier formel. Deux catégories de services financiers à travers la téléphonie mobile sont communément différenciées : les services bancaires via la téléphonie mobile, grâce auxquels les clients d’une banque se connectent à leurs comptes bancaires via leur téléphone portable ; et les services de paiement par téléphonie mobile, qui couvrent un plus grand nombre de services de paiement pouvant ne pas être offerts par une banque, mais nécessitant toujours sa participation.

En décembre 2014, les statistiques du GSMA montrent que 23% des connections mobiles en Afrique au Sud du Sahara sont reliées à un compte « money mobile ». Ce qui a permis de réduire le gap d’inclusion financière dans cette région.

Le Kenya est vu comme l’épicentre des innovations financières via la téléphonie mobile dans les PED. Ce pays a su profiter pleinement de la téléphonie mobile pour promouvoir l’inclusion financière, en témoigne son surnom de « Silicon Savannah ».

Le Kenya est vu comme l’épicentre des innovations financières via la téléphonie mobile dans les PED. Ce pays a su profiter pleinement de la téléphonie mobile pour promouvoir l’inclusion financière, en témoigne son surnom de « Silicon Savannah »

 

Encadré : Un exemple de partenariat entre banque et opérateur de télécommunication: M-Kesho au Kenya

M-Kesho est la marque d’un ensemble de produits financiers offerts par Equity Bank aux clients utilisant le système de paiement via M-Pesa (M pour mobile et pesa, argent en swahili) au Kenya depuis 2007. Les opérateurs impliqués dans ce projet sont Safaricom et Vodacom, les deux plus grands opérateurs de téléphonie mobile au Kenya. Le produit phare offert est un compte d’épargne bancaire rémunéré d’un taux d’intérêt, bien que d’autres produits, comme le crédit et l’assurance, soient aussi mis à la disposition des clients.

Les clients peuvent ouvrir des comptes, soit auprès des agences Equity Bank ou des magasins d’agents M-Pesa où Equity Bank a placé un employé bancaire. Le compte M-Kesho permet d’effectuer seulement des transactions électroniques: l’argent peut être crédité ou débité du compte du client M-Pesa ou d’un compte ordinaire d’Equity Bank. Pour déposer du liquide, le client doit d’abord charger son compte M-Pesa auprès d’un agent et ensuite initier un transfert vers son compte M-Kesho (une opération qui est gratuite pour le client mais la banque verse à M-Pesa des frais pour chaque opération de crédit). Pour retirer du liquide, le processus est inversé, sauf que le compte du client est débité des frais de transfert (ainsi que des frais de retrait standard de M-Pesa).

M-Kesho fait partie de cette nouvelle génération de services financiers via la téléphonie mobile qui favorise l’inclusion financière des millions de Kenyans exclus du système financier formel. L’atout majeur de cette innovation, ayant contribué à sa large adoption, repose sur les faibles coûts qu’ils engendrent et la large couverture des réseaux téléphoniques, en particulier en milieu rural.

Il convient de signaler que des partenariats sont signés entre des opérateurs transfrontaliers pour étendre ce genre de service, notamment les transferts d’argent entre pays.

voir: http://www.safaricom.co.ke/index.php?id=263

Cependant, l’inclusion financière à travers les services offerts par la téléphonie mobile ne peut pas se faire sans la levée d’un certain nombre de contraintes. En premier lieu, il s’agit du cadre réglementaire qui doit être adapté pour éviter des éventuelles dérives. Les responsables publics, les banques centrales et les opérateurs téléphoniques, sont ainsi interpellés. Dans ce domaine, l’Union Economique et Monétaire de l’Afrique de l’Ouest est bien avancée (voir Règlement n°15/2002/CM/UEMOA du 19 septembre 2002, relatif aux systèmes de paiement dans l’UEMOA et Instruction n°01/SP/2006 du 31 juillet 2006 du Gouverneur de la BCEAO relative à la monnaie électronique et aux établissements de monnaie électronique).

Téléphonie mobile et agriculture

L’agriculture, prééminente dans les PED, fait face à plusieurs défis qui entravent son expansion, malgré l’importance de la population qui y dépendent. Les contraintes auxquelles fait face cette agriculture sont entre autres, le faible accès aux marchés, le faible niveau d’infrastructures de commercialisation, le faible niveau d’informations sur les opportunités du marché, la non maîtrise des techniques de négociation des producteurs, la faible technicité des exploitants agricoles, l’insuffisance des crédits et l’incapacité de maitriser le calendrier agricole. Ces contraintes contribuent au faible niveau de productivité agricole, l’extrême pauvreté des paysans et l’insécurité alimentaire.

Le secteur agricole n’est pas laissé pour compte par le passage au mobile. En effet, la téléphonie mobile vient juguler les contraintes susmentionnées en offrant des services divers et variés. A travers la téléphonie mobile, on peut diffuser les informations sur : les prix du marché, les prévisions météorologiques, les disponibilités des points d’eau, la disponibilité en matières premières/intrants, les facilités de transport, les installations de stockage, les techniques culturales et les maladies du bétail.

D’une part, la téléphonie mobile vient « se substituer aux infrastructures de transport », « réduisant » la distance géographique qui empêche les paysans de profiter des meilleures opportunités de prix. Cela permet de diminuer la volatilité et la dispersion des prix entre les marchés et profite non seulement aux paysans, mais aussi au consommateur final du fait de la concurrence.

D’autre part, en raison de l’absence et de défaillances de marchés d’assurance et de crédit, l’agriculture dépend fortement des conditions climatiques. Une situation exacerbée par le changement climatique qui rend la pluviométrie imprévisible. Dans ce contexte, la fourniture des informations sur les conditions météorologiques, les variétés de cultures adaptées à la météo et aux types de sol et les intrants (produits chimiques, …) est nécessaire pour une meilleure programmation des cultures. En effet, avec les prévisions climatiques saisonnières, le paysan peut savoir s’il y aura plus d’eau ou moins d’eau qu’à la normale. Et en fonction de cette information, le paysan peut décider de cultiver des variétés à cycle court ou des variétés à cycle long. Ce qui a comme conséquence l’augmentation des rendements agricoles. Aussi, après les récoles, il est important de prendre les données du marché pour décider de quand, comment et où vendre ces produits. Ces informations permettront aux bénéficiaires de maximiser le profit lié à la vente de ces produits.

les récoles, il est important de prendre les données du marché pour décider de quand, comment et où vendre ces produits. Ces informations permettront aux bénéficiaires de maximiser le profit lié à la vente de ces produits.

Encadré : Quelques applications des TIC dans l’agriculture

Carte d’identité de M – KILIMO

1.       Nom : m – Kilimo

2.       Couverture géographique : Kenya

3.       Technologie : Téléphonie mobile

4.       Description:

Le projet cible les producteurs agricoles et agents de vulgarisation agricole. Il consiste à mettre en place un accès par appel d’une ligne d’assistance accessible en Anglais et swahili avec une réponse immédiate ou au maximum au bout de 24 heures par des experts agricoles. L’objectif principal est d’améliorer les rendements agricoles et la capacité de négociation lors de la vente. Les informations fournies sont relatives à la gestion des cultures, le contrôle des ravageurs, la récolte, le stockage, la vente et les conditions météorologiques.

Source : www.m-kilimo.com

Carte d’identité de MANOBI

1.       Nom : Manobi

2.       Couverture géographique : Sénégal, Afrique du Sud

3.       Technologie : P C, Internet/ Mobile

4.       Description:

L’objectif de Manobi est d’améliorer l’accès aux marchés. Les informations fournies par SMS et Internet portent sur les prix des produits agricoles sur les marchés locaux et internationaux, le référencement et la cartographie des exploitations agricoles, l’achat optimisé d’intrants agricoles, la traçabilité ascendante et descendante des produits agricoles pour les marchés à l’export, l’accès et la gestion du crédit agricole.

Carte d’identité de Am – Bénin

1.       Nom : Am – Bénin

2.       Couverture géographique : Bénin

3.       Technologie : téléphonie mobile/audiotel/Internet

4.       Description:

Am-Bénin cible les producteurs agricoles et agro industries béninois. Son objectif est de faciliter les transactions commerciales de produits agricoles. Les informations fournies concernent la publication d’offres de ventes de produits et la cartographie des ventes.

Carte d’identité de M – P ESA

1.       Nom : M – P ESA

2.       Couverture géographique : Kenya

3.       Technologie : Téléphonie mobile

4.       Description:

Les bénéficiaires de cette intervention sont les producteurs agricoles et les populations rurales (1,6 millions d’inscrits). Les objectifs qui lui sont assignés sont la facilitation des transactions financières entre les producteurs et les commerçants du milieu urbain. Le projet consiste donc à fournir des informations sur les points de vente et les procédures.

Contraintes liées à l’émergence de l’E-agriculture

La faiblesse des infrastructures (réseaux électriques/Internet) empêche la téléphonie mobile de libérer pleinement ses potentialités pour le développement d’une agriculture répondant aux besoins croissants des populations. Et surtout, une agriculture soumise de plus en plus au changement climatique. Aussi, le faible taux de couverture en zones rurales est un problème crucial. En plus de cela, l’accès à l’internet et aux téléphones mobiles de nouvelle génération est difficile et très coûteux. Une difficulté d’une autre nature est relative aux contraintes économiques. Le taux d’alphabétisation très bas en milieu rural peut entraver à l’utilisation des services offerts par la téléphonie mobile et les services dérivés. Car, le plus souvent le contenu des messages est soit en Français ou en Anglais. Enfin, comme toute innovation son adoption peut se heurter aux contraintes socio-culturelles.

Téléphonie mobile et finances publiques

Un autre avantage attribué à la téléphonie mobile est sa contribution aux finances publiques. Cela se fait par les droits de douane, l’impôt sur les sociétés et l’impôt sur le revenu, la sécurité sociale des employés des services adossés à l’industrie du mobile, la taxe sur la vente des mobiles et la taxe sur la valeur ajoutée. En Afrique, ce secteur représentait, en 2008, 4 % du PIB, soit 7 % des recettes fiscales (GSMA, 2009). Cette contribution représente environ 15 milliards de dollar en Afrique en 2014. Pour 75 % de la population à bas revenus dans 17 pays étudiés en 2007, l’Africain détenteur d’un téléphone portable dépensait en moyenne 26,6 % de son revenu individuel au Kenya, 23 % en Éthiopie, 9,4 % au Sénégal (Gillwald, Stork, 2008); des sommes considérables quand dans ces pays plus de 50 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.

Ces chiffres mettent en exergue une forte potentialité fiscale du secteur de la téléphonie mobile. La taxe sur la valeur ajoutée assise sur l’industrie mobile représente une large assiette et est économiquement neutre. D’ailleurs, c’est à ce titre que dans de nombreux PED, il est prélevé plusieurs taxes sur les télécommunications en vue du financement des secteurs spécifiques. La taxe sur les télécommunications est considérée comme un instrument fiscal par excellence pour le financement des collectivités décentralisées (Chambas, 2011). Toutefois, cette taxation doit tenir compte du faible niveau de revenus ruraux dans les PED.

Téléphonie mobile et autres secteurs de l’économie

Il est reconnu que l’industrie mobile contribue directement et indirectement à l’emploi dans les économies en développement. Elle a soutenu 4,4 millions d’emplois en ASS en 2014, un chiffre qui augmentera à plus de 6 millions en 2020 (GSM, 2015). Il suffit de regarder les principales avenues des grandes villes africaines pour constater la prolifération des petits métiers adossés à l’industrie du mobile qui occupent l’espace public. De l’importation des produits au commerce ambulant, des vendeurs de cartes aux petits kiosques où se louent des appareils (« call-box »), aux réparateurs divers, mais aussi aux récupérateurs qui extraient les métaux précieux voire dangereux, c’est ainsi toute une série de nouvelles activités qui prolifèrent et marquent le paysage urbain pour répondre à la demande d’une population à faibles revenus. Des enquêtes au Burkina, au Cameroun et au Sénégal montrent que les télécommunications forment l’essentiel des activités créées dans le secteur informel (Yam-Pukri, 2010).

La téléphonie mobile, à travers des applications innovantes, intervient également dans les secteurs tels que la santé, l’éducation, le transport, etc. Dans le secteur de la santé, par exemple, « Midwife Mobile » au Ghana, est un service mobile gratuit qui permet aux femmes et à leurs familles de recevoir des SMS et / ou des messages vocaux dans leur langue sur des informations pertinentes et en temps opportun tout au long de la grossesse et la première année après la naissance. D’autres applications permettent de fournir d’informations aux ménages sur les dates de vaccination, les mesures de précaution contre certaines maladies (paludisme, Ebola, …) et la nutrition. Dans le secteur de l’éducation, il est possible de régler les frais de scolarité par mobile et suivre les résultats scolaires des progénitures par téléphone. Dans le secteur du transport, la téléphonie mobile permet d’améliorer l’efficacité des services de taxi en Tanzanie où les chauffeurs l’utilisent pour appeler d’autres taxis lorsqu’il y a affluence.

Prescriptions de politique économique

Cette vue synoptique des services sectoriels offerts par l’industrie mobile met en exergue l’importance de cette technologie dans l’émergence des économies en développement. Il convient de noter que cette industrie n’a pas encore libérer toutes ses potentialités, suggérant l’implémentation des politiques en mesure de lever toutes les barrières susceptibles d’empêcher de profiter pleinement de toutes opportunités qu’elle offre.

Leçon 1 : La BEAC doit envisager d’instaurer un dialogue régulier avec les principales parties prenantes, notamment les banques, les opérateurs de télécommunications, les établissements de monnaie électronique, les institutions de microfinance, les administrations financières et les partenaires techniques et financiers, en vue de dégager les axes d’amélioration du cadre règlementaire et de lever les contraintes qui entravent le développement du mobile banking dans la sous-région. Il s’agit pour la BEAC, en tant que régulateur, de favoriser l’émergence d’un environnement propice à l’exercice de l’activité de mobile banking par une diversité d’acteurs afin d’offrir une plus large frange de la population et surtout la strate la plus pauvre des solutions compétitives et de faibles coûts d’accès aux services financiers.

Leçon 2 : D’après, Huet et al. (2011), trois caractéristiques illustrent la capacité du mobile à contribuer au développement en tant que technologie de base ou « technologie polyvalente » :

  • l’omniprésence : la téléphonie mobile est utilisée dans tous les secteurs ;
  • l’amélioration : la technologie ne cesse d’évoluer permettant une baisse des coûts pour les utilisateurs ;
  • l’innovation induite : le mobile contribue à l’amélioration de nouveaux produits ou processus.

Leçon 3 : La sensibilisation des décideurs sur les potentialités offertes par l’industrie mobile. Cela peut se faire sous forme de plaidoyer en faveur de l’omniprésence de cette industrie dans les secteurs clés de l’économie. Les avantages qui y sont associés justifient l’adhésion des décideurs, même si comme toute réforme, cela pourrait faire des perdants.

Leçon 4 : Le déficit infrastructurel doit progressivement être levé pour permettre l’adoption de cette innovation par l’ensemble des populations des PED.

Leçon 5 : Les pays qui ont choisi de mettre en place des autorités de régulation indépendantes et de favoriser la concurrence enregistrent de meilleures performances dans le secteur. Dans certains cas, la simple annonce de la mise sur le marché de nouvelles licences a dû obliger l’opérateur existant à réagir en améliorant l’accès au réseau, en diversifiant ses services et en réduisant ses prix.

Aristide MABALI

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