Théorie : Relecture des solutions Keynésiennes aux crises

Née des difficultés économiques des années 1920, la théorie de Keynes a été pendant très longtemps la solution pour tous les Etats en période de crise ou au début de leur indépendance. Elle repose sur l’idée que les marchés laissés à eux-mêmes ne conduisent pas toujours à l’optimum économique. Par conséquent, l’État a un rôle à jouer dans la relance des activités économiques. S’il parait évident qu’une intervention publique est nécessaire quand rien ne va, quelle est la logique de cette intervention ? Quels sont ses objectifs et ses finalités ? Nous analyserons les logiques d’interventions keynésiennes essentiellement sur la politique monétaire.

Le coût élevé de l’inaction publique, moteur du keynésianisme

Dans son œuvre la théorie générale de l’Intérêt de l’Emploi et de la monnaie (1936), Keynes démontre qu’au niveau macroéconomique les faits et les anticipations des acteurs économiques ne sont pas conformes à la description de l’économie jusque-là prônée par les classiques. Cet écart entre les comportements et la théorie classique tient principalement a deux constats majeurs : l’offre ne crée pas sa propre demande, elle dépend de la demande effective et la monnaie n’est pas neutre dans la détermination des variables réelles, elle agit sur la production des biens et services. En se focalisant sur ces deux constats, Keynes va observer que dans les systèmes économiques des pays occidentaux, l’offre ne peut créer sa propre demande pour la simple raison que le partage du profit est déséquilibré. Le détenteur du capital a toujours la plus grosse part du profit et ce faisant la diminution progressive des salaires réels et par conséquent de la consommation va également amoindrir la demande finale. L’inégale répartition des profits serait donc la cause des crises du processus productif. Selon Keynes, les producteurs offriraient donc les biens et services en fonction des demandes des périodes précédentes, donc de la demande effective.

Source : FNAC

La description keynésienne de l’économie a très vite fait l’unanimité dans le monde parce qu’elle s’appuie sur les faits évidents comme le surplus des productions observé au début des années 1920 en Europe et aux Etats unis. Durant cette période, les quantités produites n’ont pas créé leurs propres débouchés. Keynes va alors justifier l’intervention de l’Etat pour corriger les défaillances supposées du marché. De cette logique que l’offre des biens et services est fonction de la demande effective qui aboutit à un équilibre de sous-emploi, seul l’Etat peut agir en conséquence pour améliorer le niveau du revenu national et l’emploi.

Depuis cette révolution keynésienne, tous les décideurs des politiques économiques, influencés par les échéances électorales vont préférer « agir » plutôt que de laisser le marché réguler l’économie. En effet, le coût de l’inaction publique et du choix du marché est très lourd à porter pour les dirigeants politiques. La préférence porte généralement sur l’intervention de l’Etat dans la détermination des taux d’intérêt ou les dépenses publiques pour lutter contre la récession.

La théorie de Keynes fera recette mais surtout de ses héritiers. Elle sera progressivement enrichie de nouvelles analyses avec les néokeynésiens et post keynésiens comme O. Blanchard, G. Mankiw, J. Stiglitz, L. Summers, D. Romer et G. Akerlof. La ligne observée par ces auteurs est que par hypothèse, les possibilités d’anticipations rationnelles sont réelles mais la parfaite flexibilité des prix et des salaires évoqués dans les modèles classiques n’est pas possible. Ce rejet trouve son explication dans les facteurs de rigidités des prix et des salaires qui sont le coût d’ajustement des prix et le contrat de travail de longue durée.

A la fin des années 1950, les héritiers du Keynésianisme trouveront dans la courbe de Philips un outil indispensable pour arbitrer entre l’inflation et le chômage. Cet arbitrage sera le principe fondamental de l’interventionnisme étatique de Keynes. En réponse au chômage, aux inégalités ou à la pauvreté que le monde connait les réactions ont souvent consisté à donner au pouvoir public le rôle de détermination des taux d’intérêts ou de producteur des biens et services. Lorsque l’inflation est jugée insoutenable, l’augmentation des taux directeurs est préconisée comme solution pour augmenter le coût du crédit et diminuer la quantité de monnaie. Lorsque le chômage est jugé excessif, la solution consiste à baisser les taux directeurs afin que le faible niveau des taux d’intérêts facilite les investissements productifs et réduise le chômage. Dans les deux cas de figure, il semble que résoudre un problème conjoncturel consiste à en créer un autre.

Dans les pays développés, malgré les politiques de stabilité des prix, les banques centrales font régulièrement appel à différents outils de politique monétaire pour améliorer le niveau des activités économiques. A la conventionnelle fluctuation du taux d’intérêts, il existe un autre type d’outils comme le quantitative easing. Ce terme désigne un type d’instrument monétaire qui consiste pour une banque centrale à racheter massivement des titres de dettes aux acteurs financiers dans le but de générer de la liquidité dans le circuit financier. Ces opérations sont entreprises lorsque le chômage est jugé excessif ou en période de récession.

Dans les pays en développement, à cause de la faiblesse du secteur privé et du niveau d’épargne, le choix des politiques monétaires basées sur l’encadrement des crédits s’est très vite imposé. Les fluctuations monétaires sont très grandes et témoignent des « actions » ou de la volonté des autorités monétaires et politiques de conduire l’économie.

Le fardeau des héritiers du keynésianisme

La portée des résultats des politiques économiques d’inspiration keynésienne connaitra très vite de nombreuses critiques. Les auteurs néoclassiques opposés à la théorie de Keynes et de ses héritiers pointent un doigt accusateur sur la non prise en compte de la dimension temporelle et des exclus du système monétaire formel dans l’analyse keynésienne. La variation des taux d’intérêts, l’un des outils majeurs du keynésianisme a selon les analyses de ces auteurs perturbé le processus productif des pays, augmenter les inégalités ou créer des crises financières de grande ampleur à travers des bulles spéculatives.

La distorsion des prix relatifs et les inégalités de revenu

Les effets des politiques keynésiennes sur les exclus du système financier formel sont relevés par M. Friedman et les tenants de la nouvelle économie classique comme R. Lucas. Ces auteurs ont démontré à travers les travaux empiriques que l’intervention de l’Etat pour relancer l’économie à travers une politique monétaire expansive n’a qu’un effet limité dans le temps et finit par augmenter les inégalités de revenu. Si dans le court terme cela peut inciter à beaucoup d’investissements et à l’augmentation de la production, à moyen et long terme beaucoup de salariés et de travailleurs s’apercevront de la baisse de leur pouvoir d’achat. Une partie des actifs exerçant dans des secteurs proches des systèmes monétaire et bancaire fera des ajustements qui obligeront les producteurs à revenir aux quantités initiales de la production. Une autre partie exclue des systèmes monétaires formels constatera la baisse de son pouvoir d’achat sans la moindre possibilité d’anticipation. En conséquence à cette intervention de la Banque Centrale, la croissance générée par la politique monétaire expansive à augmenter les revenus de la population active bancarisée au détriment des exclus du système financier formel dans un contexte général de baisse du revenu national.

Dans les systèmes monétaires modernes où la création monétaire est l’apanage de la Banque Centrale, toute création monétaire peut entrainer une distorsion des prix relatifs lorsque l’accès aux informations et aux crédits bancaires n’est pas équitable. La monnaie introduite dans l’économie profite d’abord aux entrepreneurs proches des secteurs bancaires, alors que les agriculteurs par exemple constatent cette hausse des prix avec un défaut de perception. A travers le monde, les pays aux taux de bancarisation les plus faibles et à la politique monétaire instable (les pays d’Afrique, l’Amérique du Sud, la Chine) concentrent plus de 90 % des pauvres de la planète. Ces pays connaissent également les grandes inégalités de revenus.

Toute croissance économique obtenue dans un contexte de faible taux de bancarisation et avec instabilité de la politique monétaire augmente les inégalités et les taux de pauvreté. Dans les pays en développement au taux de bancarisation très faible, le modèle keynésien adopté à cause des faibles niveaux d’épargne maintient les niveaux de pauvreté très élevés malgré la mise en œuvre de plusieurs programmes et projets de réduction de la pauvreté. Le recours à la politique monétaire comme solution de court terme annule les efforts de lutte contre la pauvreté dans les pays en développement. Les héritiers de la théorie keynésienne ont minimisé la logique selon laquelle l’activité économique doit être financée par l’épargne réelle et non par la création monétaire. Ils soutiennent aujourd’hui une thèse qui annule les efforts de productivité du monde rural et des travailleurs aux salaires rigides.

Les crises économiques et financières

Les publications des grands auteurs de l’école autrichienne que sont C. Menger, E. von Böhm Bawerks, L. von Mises, F. Hayek et M. Rothbard ont démontré que les prix des actifs déterminés sans intervention de l’Etat dans le marché monétaire représentent la valeur exacte que les individus accordent aux biens. De ce fait, le taux d’intérêt reflète également le niveau exact de rareté des biens dans la société. Dans le cas où la quantité de monnaie est modifiée par la Banque Centrale, le taux d’intérêt peut descendre à un niveau artificiel et la facilité de crédit pousse les entrepreneurs à investir pour une production qui ne correspond pas aux intentions et au pouvoir d’achat des consommateurs. Cette assertion de l’école autrichienne explique aisément les grandes crises financières que le monde a connues jusque-là.

Au milieu des années 1920, le gouvernement des Etats unis soucieux de retrouver la croissance économique après la récession économique, va permettre à la Banque Centrale de baisser les taux directeurs afin de favoriser les investissements. A la fin de juillet 1927, elle mena des opérations sur le marché financier dans le but d’augmenter le crédit et baisser le taux d’intérêt. En 18 mois, le débit des banques vers les comptes de particuliers passa de 53,6 à 82 milliards de dollars. Le résultat de cette mesure a été à la hauteur des espérances pendant plus de deux ans jusqu’à ce jeudi historique de l’an 1929. Entrainés par la faiblesse des taux d’intérêts, les entrepreneurs ont massivement contracté des crédits pour réaliser des investissements. La faible rentabilité de ces investissements dans le temps a fini par réduire la capacité de rembourser des uns et entrainer les crises financières dans les marchés primaires et secondaires de la finance américaine et mondiale.

Fin 2007 et début 2008, la Banque Centrale américaine décide de réduire le taux directeur pour favoriser les crédits immobiliers au bénéfice des populations pauvres. Le taux d’intérêt ramené à son plus bas niveau entraine les prêts immobiliers massifs. Malheureusement pour les banques, les emprunteurs n’arrivent pas à rembourser ses prêts à échéance. Les banquiers s’empressent de vendre ses créances sur les marchés secondaires de la finance internationale. C’est la crise des subprimes qui touche le reste du monde.

La nécessité d’une confiance au marché

Le Keynésianisme a fourni à la science économique moderne une analyse descriptive conforme à nos réalités économiques. Loin de toute tentation idéologique il parait évident que les opinions positives de ces auteurs se réclamant de Keynes ont permis de mieux saisir les raisons pour lesquelles le marché ne conduit pas toujours au résultat escompté.

Les opinions normatives keynésiennes en revanche n’ont pas fait l’unanimité pour les raisons que nous avons décrites plus haut. En préconisant l’intervention de l’Etat dans les marchés financiers ou celui des biens et services, elles n’ont fait que déplacer les difficultés d’une dimension temporelle à une autre ou d’un secteur d’activité à un autre.

L’économie n’étant pas une science de laboratoire au même titre que la biologie ou la chimie, les périodes d’essai sont rares et le caractère hautement politique de leurs résultats oblige souvent à des initiatives populistes.

Le courage nécessaire devant laisser le marché déterminer le taux d’intérêt approprié fait défaut.

Au regard de l’histoire, M. Tatcher et R. Reagan comptent parmi ceux qui ont eu le courage nécessaire de donner au marché la liberté d’allouer les ressources. La dérégulation financière des années 1970 et 1980 avait pour but de créer un marché financier adapté aux besoins de financement des entreprises des pays concernés. Appliqué partiellement, il a plutôt favorisé les conditions de spéculation sur les marchés monétaires et financiers.

BEGUY DJIMOUNOUM

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